Qu’avez-vous fait pour Apple Computer Co. ?
J’ai eu trois apports aux débuts d’Apple. Le premier est peu significatif, car il n’est pas entré dans l’histoire : le premier logo d’Apple. J’adorais dessiner, et Wozniak m’a demandé de créer un logo pour notre société. Comme Apple me rappelait Newton et sa théorie de la gravité, j’ai fait un crayonné très gothique, le représentant sous un arbre en train de lire.

Le premier logo d’Apple dessiné par Ronald G. Wayne © Yann Stofer

Ce n’était pas du tout une bonne idée, car nous étions déjà dans une ère de logos simples et efficaces, et dans le monde de l’informatique, mon dessin était totalement désuet : il datait du XIXe siècle, je n’étais pas du tout sur la bonne piste ! Apple l’a cependant gardé un certain temps, même si Jobs a immédiatement fait enlever la signature en petits caractères qui précisait mon nom ! (rires) En 2000, lors d’une grande convention Apple, Jobs a reproduit ce dessin sur une bâche de plusieurs dizaines de mètres, c’était amusant.

Mon travail le plus substantiel a été dans l’organisation du design des circuits. À Atari déjà, j’avais créé un système afin de rationaliser la construction des circuits électroniques et optimiser la gestion, l’achat et le montage des parties de circuits. Cela donnait des énormes livres écrits à la main qui listaient absolument toutes les pièces nécessaires, disponibles ou manquantes ! (rires)

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Des encyclopédies de plusieurs milliers de page, où les ingénieurs pouvaient se retrouver en quelques minutes seulement. Jobs avait été impressionné par cette technique, même si cela l’ennuyait profondément d’ouvrir un tel livre… Mais quand Wozniak, qui était très organisé, a vu ces manuels, il m’a tout de suite demandé de faire de même pour Apple Computer. J’avais passé plus de six mois à créer un nouveau système pour Atari, et il était bien plus efficace que tous ceux existant déjà.

Enfin, j’ai travaillé sur le design industriel du premier Apple, le modèle Apple I. Une fois parti de l’actionnariat d’Apple, j’étais encore en très bons termes avec Jobs et Wozniak. Jobs m’a recontacté peu de jours après afin de créer le design global de l’Apple I. Etant passionné de packaging industriel, j’ai pris le projet au sérieux et ai réfléchi longuement avant de me lancer. J’ai opté pour un design horizontal plutôt que vertical, comme cela a été ensuite la mode, avec un clavier intégré. Il fallait que l’ordinateur soit ergonomique, adaptable mais également accessible pour la maintenance.

Il y avait aussi une donnée économique : les produits devaient être bon marchés et les composants ne pas coûter trop cher à la société, pouvant être assemblés à la main dans un premier temps. Le premier prototype consistait en deux planches de bois sur le côté, et un rectangle en aluminium central qui accueillait les circuits électroniques. Le tout était recouvert d’aluminium brossé, mat.

Afin de démarrer l’ordinateur, il fallait simplement faire glisser le couvercle qui recouvrait le clavier, qui servait donc aussi d’interrupteur de lancement. Ainsi, le clavier ne prenait pas la poussière lorsque l’ordinateur n’était pas en marche. Apple n’a pas choisi ce prototype au final, car Jobs et Wozniak avaient finalement décidé d’investir 50 000$ dans une machine de moulage plastique. Jobs a cependant gardé plusieurs de mes idées, à escient : le clavier intégré, la carte-mère à disposition horizontale et le moniteur. J’ai ensuite fait le manuel utilisateur pour l’Apple I, pour les dépanner.

Ronald G. Wayne à son domicile © Yann Stofer

A trois reprises, par la suite, Jobs m’a proposé de rejoindre Apple. Et à chaque fois, j’ai refusé. Je crois qu’il appréciait qu’on lui dise non, car cela n’arrivait pas très souvent (rires) ! Je suis très heureux d’avoir pu être actif à un point de basculement historique, même si nous ne le savions pas à l’époque. Même si j’étais plus âgé, j’ai participé indirectement à un grand bond en avant de la société.

Steve Jobs jouait avec les êtres humains comme s’ils étaient de simples pions d’un échiquier dont il maîtrisait toutes les règles.

En quoi Jobs était-il l’homme providentiel pour Apple ?
Steve Jobs jouait avec les êtres humains comme s’ils étaient de simples pions d’un échiquier dont il maîtrisait toutes les règles. Il n’y a rien de mal à cela, mais je ne voulais pas être ainsi manipulé. C’était ce qu’il était censé faire pour réussir, et il a eu raison d’aller jusqu’au bout.

Je n’ai aucune amertume ou aucun regret d’être parti d’Apple, qui est devenue une marque magnifique. Jobs était si déterminé qu’il pouvait marcher sur le monde entier, et je n’avais pas envie de vivre avec la trace de sa semelle sur mon visage (rires). C’était un type brillant, très agréable, mais il ne fallait pas être sur sa route.

Et pourtant, si vous deviez choisir Steve Jobs ou un bloc de glace pour vous réchauffer un soir d’hiver, vous auriez choisi le second ! Ce n’est pas méchant, c’est la simple réalité. Et si Jobs n’avait pas été ainsi, il n’aurait jamais réussi. Jobs n’était pas de la même génération que moi. Quand mes modèles étaient d’autres ingénieurs tels que Gustave Eiffel ou John Roebling, l’homme qui a créé le Brooklyn Bridge, Jobs voulait créer un nouveau monde.

Si j’ai perdu le contact de Wozniak pendant plusieurs années après mon départ d’Apple, Steve Jobs m’appelait toujours à fréquence rapprochée. C’était à la fois amical et professionnel. Si j’avais continué chez Apple, j’aurais été le plus riche des cadavres du cimetière local : Jobs était une tornade, et je n’avais plus l’âge ni l’énergie de le suivre.

L’argent lui apportait peu ; c’était l’idée de faire de nouvelles choses qui l’animait. Il était animé d’une force incomparable, et ce qui l’a tué si jeune. Jobs et Roeblin, d’ailleurs, sont morts pour la même raison : ils étaient tellement persuadés d’être plus forts que la nature qu’ils en ont été les victimes.

Quand Roeblin voulait à tout prix finir le pont de Brooklyn, il avait eu un accident sur le chantier et a refusé de se soigner. Quelques semaines plus tard, il souffrait de gangrène, et c’est son fils qui a fini le travail tandis que Roeblin regardait le chantier se finir depuis la fenêtre de son lit de mort.

Jobs a fait exactement la même chose, en ne voulant pas soigner son cancer. Et lorsqu’il a compris qu’il avait fait une erreur, c’était déjà trop tard. Il a dépensé des millions de dollars ensuite pour se faire soigner, en vain. Il a juste retardé sa mort de quelques mois.

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