À Atari, vous rencontrez un jeune ingénieur pas comme les autres, Steve Jobs.
En tant que designer en chef chez Atari, je m’occupai de tous les designs de machines ainsi que de leurs structures électroniques. Steve Jobs était intérimaire, un consultant qui passait à chaque fois qu’un problème apparaissait. Il était déjà un véritable cador en terme de circuits. Il amenait également de nouvelles idées de jeux vidéos.

À l’époque, en 1974, Atari venait de vendre des milliers de bornes d’Arcade Pong, leur premier succès, en Allemagne. Et notre correspondant en Allemagne n’arrivait pas à résoudre le problème d’implantation. Bushnell m’a dit de demander à Jobs de partir là-bas pour résoudre les problèmes au plus vite.

Jobs a accepté, mais à une seule condition : un ticket en première classe, avec la possibilité de revenir aux USA quand il voulait, et d’aller aussi loin qu’il voulait en avion, après être passé par l’Allemagne. Bushnell a accepté son offre.

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Une fois arrivé en Allemagne, tous les coups de fils de plainte de nos acheteurs ont stoppé. Jobs était le plus brillant de sa génération de techniciens… Une semaine plus tard, il a disparu pendant trois mois, sans dire à personne où il était. J’étais le seul à le savoir, ainsi que sa famille : il était parti en Inde, faire un voyage spirituel.

Est-ce que ce voyage a changé la vie de Jobs ?
Un beau matin, alors que j’arrive chez Atari, il est là devant moi. Il avait perdu énormément de poids, il était presque invisible… Mais il avait encore plus de passion et de fièvre dans son regard.

Quelques semaines ensuite, il me prend à part : il animait à l’époque un « Computer Club » avec un certain Steve Wozniak, qu’il voulait absolument me présenter. J’avais le double de l’âge de Jobs mais nous nous entendions très bien. C’était d’ailleurs le seul, je ne sais comment, qui avait compris en un instant que j’étais homosexuel, alors que je ne l’avais jamais révélé à quiconque (rires).

Le Club de Jobs et Wozniak consistait à reprendre certaines parties d’ordinateurs industriels afin d’essayer de développer des applications pour le grand public. Wozniak et Jobs n’étaient pas d’accord sur tout, et Jobs était venu me voir pour que je joue le médiateur entre eux deux. J’avais plus de quarante ans, et eux seulement la vingtaine : Jobs se disait qu’avec mon expérience, Wozniak m’écouterait plus facilement.

Un soir, les deux sont venus chez moi et m’ont expliqué leur problème. J’étais tout à fait d’accord avec Jobs, même si Wozniak était un type très consciencieux et rationnel. Son seul défaut était qu’il voulait protéger les secrets de ses circuits et tous les construire lui-même, tandis que Jobs voulait avancer au plus vite. Peu importait le copyright de ces circuits très simples… Le soir-même, devant mon côté diplomate, Jobs m’a proposé d’entrer dans la nouvelle société qu’ils voulaient créer : Apple Computer Co.

Jobs pensait secrètement qu’il m’aurait toujours de son côté, ce qui lui simplifierait la tâche en cas de débats avec Wozniak.

Comment s’est déroulée la création d’Apple ?
Le plus simplement du monde ! (rires) À la fin de cette discussion, j’ai sorti ma vieille machine à écrire et comme j’avais quelques notions de droit commercial, j’ai tapé trois contrats qui tenaient sur une simple page. Jobs et Wozniak ont pris 45% des parts chacun, et moi 10%. Jobs pensait secrètement qu’il m’aurait toujours de son côté, ce qui lui simplifierait la tâche en cas de débats avec Wozniak…

La nuit-même, Apple était né. Nous avons gardé ensuite chacun une copie de ce contrat, et nous étions associés. Une vingtaine d’années plus tard, alors que je m’apprête à prendre ma retraite, je tombe sur une publicité dans un journal qui fait la promotion d’un marchand d’autographes.

En fouillant mes archives quelques jours plus tard, je tombe par hasard sur le contrat qui date de 1976 et je me dis que cela peut intéresser ce marchand. Je vais le voir et lui vend pour… 500$. Ce même contrat, l’an dernier, a été vendu 1 300 000$ aux enchères ! Et ca, je le regrette ! (rires) C’est la décision la plus idiote que je n’ai jamais prise…

J’ai toujours été un très mauvais gestionnaire, et je ne voulais pas revivre la même mésaventure.

Plus encore que celle de s’être retiré d’Apple seulement quelques semaines après la signature de ce contrat ?
Oui, car je ne regrette absolument pas d’être parti d’Apple. Douze jours après la création d’Apple, je suis allé chez un notaire à Santa Clara le 12 avril 1976, et j’ai fait enlever mon nom de l’actionnariat de la société. Tout le monde aujourd’hui me demande si je ne regrette pas cette décision. Je serais multi-milliardaire, si j’avais continué, en effet. Mais, je ne l’ai pas regretté à l’époque et je ne le regrette pas aujourd’hui.

Et j’ai des raisons pour penser cela. Tout d’abord, ma passion a toujours été le design de machines à sous. Je ne sais pas pourquoi, mais cela m’a toujours transporté… Bien plus que les ordinateurs. Quand je suis parti d’Apple, je savais pertinemment que cela allait être un grand succès : c’était le bon produit au bon moment. Même si, comme tout le monde, je ne pouvais imaginer l’étendue de cette hégémonie.

Si j’étais resté chez Apple, je savais très bien que je serais resté toute ma vie dans l’ombre de deux géants. J’étais un ingénieur déjà confirmé, qui avait l’habitude de créer des projets tout seul. Aurais-je cette possibilité avec Jobs et Wozniak dans mon dos ? Jamais ! Et en plus, il aurait pu trouver des gens bien plus talentueux que moi. Je serais devenu un poids.

Ajoutez à cela que le lendemain de notre contrat, Jobs a signé un gros contrat d’une centaine d’ordinateurs à un magasin, le Byte Shops, bien connu pour ne jamais régler ses factures. Sans nous demander, Jobs a alors emprunté pour 50 000$, à crédit, afin d’acheter les pièces nécessaires à la construction de ces plateformes. De son point de vue entreprenarial, il avait bien raison. Mais cela signifiait que j’étais responsable de cette somme car j’étais le seul à avoir un peu d’argent et une maison, contrairement à Jobs et Wozniak, qui étaient sans le sou.

Quelques années plus tôt, j’avais eu mon entreprise de machines à sous à Las Vegas et j’avais fait faillite, et du payer toutes les dettes… J’ai toujours été un très mauvais gestionnaire, et je ne voulais pas revivre la même mésaventure. Et comme c’était ma propre incompétence qui avait mené à la faillite, j’avais tenu à rembourser tout le monde. Et impossible pour moi de vivre à nouveau sous le poids des responsabilités.

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